En 2025, 1 adolescent sur 5 déclare avoir déjà connu un épisode dépressif majeur avant l’âge de 18 ans[1]. Un chiffre qui interroge l’impact croissant de la pression scolaire ou des attentes familiales sur la santé mentale des jeunes.
À Blagnac, une infirmière scolaire d’un lycée général, technologique et professionnel partage son constat : entre anxiété de performance, phobie scolaire et burn-out, les signes de mal-être se multiplient. Comment se manifeste cette pression ? Quels sont ses symptômes et ses conséquences ? Et surtout, comment y faire face, à l’école comme en famille ?
La pression scolaire : un phénomène en évolution ?
VersLeHaut (VLH) : Cela fait plus de 25 ans que vous faites ce métier, comment vont les jeunes ?
Florence, infirmière scolaire : J’ai l’impression qu’ils vont moins bien qu’avant. On met beaucoup cela sur le dos de la pandémie du COVID mais c’est clairement multifactoriel. Aujourd’hui, 80% de mon temps est consacré à la santé mentale. Bien sûr, je ne vois que les élèves qui viennent me trouver… et ceux qui franchissent ma porte sont, hélas, souvent ceux qui vont mal.
VLH : Comment la pression scolaire se manifeste-t-elle aujourd’hui chez les adolescents ?
Florence : Je vois surtout une anxiété de performance très marquée. Les profils sont variés. Un élève à haut potentiel intellectuel (HPI), par exemple, peut très bien gérer jusqu’en seconde, mais la situation se complique souvent après, s’il n’est pas accompagné. Certains sont poussés vers des études supérieures par leur famille alors qu’ils n’en ont pas envie. En filière professionnelle, où les filles restent minoritaires, je travaille beaucoup sur les compétences psychosociales (CPS) et l’orientation, pour les aider à trouver leur place dans un environnement encore très masculin.
VLH : Observez-vous une évolution de cette pression ces dernières années ?
Florence : C’est multifactoriel. Les élèves en dépression le sont souvent pour des raisons qui dépassent l’école : conflits familiaux, isolement, etc. Mais l’école peut être un déclencheur ou un amplificateur. Avec le COVID, on a souvent pointé du doigt les réseaux sociaux, et c’est vrai qu’ils entretiennent un mal-être permanent. Les jeunes savent que les algorithmes les manipulent… mais ça ne change pas grand-chose à leur utilisation.
Les jeunes sont bien plus angoissés par leur orientation que par le bac lui-même.
VLH : À partir de quel âge percevez-vous les premiers signes d’anxiété liés à l’école ?
Florence : Davantage au lycée qu’au collège. Au collège, les élèves ont encore des marges de manœuvre. Mais on leur demande de choisir de plus en plus tôt : aujourd’hui, 40% des élèves de seconde générale sont réorientés vers la voie professionnelle (contre un tiers auparavant). Et puis il y a Parcoursup… Début juin, c’est l’hécatombe dans mon infirmerie, dû aux résultats. Les jeunes sont bien plus angoissés par leur orientation que par le bac lui-même.
Symptômes et impacts : quand l’école rend malade
VLH : Quels sont les symptômes les plus fréquents chez les jeunes en situation de stress scolaire ?
Florence : Beaucoup de crises d’angoisse, des sanglots incontrôlables, des pages blanches. J’ai déjà vu une élève de première en position fœtale au sol, paralysée à l’idée d’un contrôle de maths. Les filles et les garçons ne réagissent pas de la même façon : les filles extériorisent davantage leur anxiété.
Mon infirmerie, je l’ai aménagée pour qu’elle soit un lieu de confiance. Quand un élève vient, il faut gratter un peu, creuser. Je fais très peu de « bobologie » : mon rôle, c’est d’être disponible pour écouter. Et je « fais la police » pour éviter que ce comportement ne devienne systématique, afin de garder du temps pour ceux qui ont vraiment besoin de parler.
On a une génération beaucoup plus médicalisée.
VLH : Quels impacts cette pression peut-elle avoir sur la santé physique ?
Florence : Syndromes dépressifs, jeunes sous anxiolytiques… On a une génération beaucoup plus médicalisée aussi. Les services de prise en charge sont saturés. Je vois beaucoup de scarifications qui sont quand même des signes de mal-être flagrants.
Mon rôle, c’est de dépister : je prends toujours la tension, par exemple, pour pouvoir leur faire relever les manches. Si je repère quelque chose, ça permet d’engager la discussion.
Rôle de l’école et des familles : comment agir ?
VLH : L’école est-elle suffisamment équipée pour prévenir ces situations ?
Florence : Les services de psychologie et de psychiatrie sont saturés. Les hôpitaux peuvent aider, mais la transition vers le libéral est compliquée, entre secret médical et saturation des secteurs. Au sein de l’établissement, j’essaye de faire partie des acteurs de repérage. On travaille beaucoup avec l’assistante sociale, et avec la psychologue de l’Éducation nationale, quand elle est là. On a monté par exemple un groupe de parole récemment avec 4 jeunes, puis ma collègue et moi les avons revus individuellement.
VLH : Comment travailler avec les familles lorsque la pression vient aussi de l’environnement familial ?
Florence : J’essaie d’appeler les parents pour en parler, si je sens qu’ils sont ouverts à la discussion. On temporise, on explique. Mais ce n’est pas toujours simple.
En tant que parents, il faut accepter de se faire aider. Accepter qu’on ne sache plus comment faire avec ses enfants. Et surtout, faire le deuil de l’enfant idéalisé : ne pas s’acharner à vouloir qu’il corresponde à une image préétablie. Sans être laxiste, bien sûr, mais en laissant de l’espace à ses envies.
En tant que parents, il faut faire le deuil de l’enfant idéalisé.
VLH : Et de l’autre côté, comment aider les jeunes à mieux gérer leur stress scolaire ?
Florence : L’anxiété vient souvent de l’orientation. Il faut en parler sans tabou. Les parents doivent poser un cadre où l’enfant peut s’exprimer, donner son avis. L’évaluation, c’est important pour se positionner, mais il faut rappeler que c’est un instant T, pas une sentence définitive.
D’autant plus que la pression n’est pas la même selon la filière, et dépend aussi du milieu socio-économique.
VLH : Quelles ressources manquent aujourd’hui aux infirmières scolaires ?
Florence : J’en citerais trois. La formation continue, la disponibilité (quand les effectifs sont importants), et les liens avec les partenaires extérieurs, surtout pour les grands ados qui ne sont plus pris en charge par les structures dédiées aux mineurs. Même s’il faut le souligner, les médecins, les psychiatres acceptent de plus en plus de nous appeler pour assurer un suivi scolaire.
Par souci d’anonymat, le prénom a été modifié.
Propos recueillis par Alexanne Bardet
[1] Santé Publique France, 2025.