« Tu comprendras quand tu seras grand. » Derrière cette phrase familière se cache une conviction profondément ancrée : les enfants seraient moins légitimes que les adultes pour comprendre, choisir ou décider.  

À rebours de cette conviction, Clémentine Beauvais, autrice, universitaire et spécialiste de littérature jeunesse, invite à repenser plus profondément notre manière d’écouter les enfants, de comprendre leurs choix et de leur faire une place dans les décisions qui les concernent. 

Quand les enfants se représentent eux-mêmes

VersLeHaut (VLH) : Aujourd’hui, on parle beaucoup de participation des enfants. Pourtant, vous estimez que leur parole reste largement marginalisée. Pourquoi ? 

Clémentine Beauvais (CB) : Parce que nous continuons à vivre dans une société où l’on considère souvent que les enfants ne sont pas vraiment notre affaire lorsqu’on conçoit des espaces, des services ou des institutions. La différence d’âge est vue comme quelque chose de tellement structurant qu’elle dispense presque d’avoir à prendre les enfants en compte. 

Cela se traduit dans une multitude de petites décisions du quotidien. On demande rarement leur avis aux enfants sur des sujets qui les concernent directement : à l’école, sur les devoirs, dans les espaces qui leur sont destinés, dans les lieux où ils mangent ou pratiquent des activités. Très souvent, on prévoit peu d’options réelles pour eux. 

J’ai un ami enseignant qui a pour principe d’expliquer à chacun de ses élèves ce qu’il dira à son sujet au conseil de classe avant de s’y rendre. Il refuse de parler d’eux dans leur dos. C’est une initiative admirable, mais ce n’est pas quelque chose qui fait partie de notre réflexion collective sur la manière dont nous parlons des enfants, avec eux ou sans eux. 

Souvent, les enfants qui réussissent à se faire entendre sont ceux qui parviennent à adopter les codes rhétoriques des adultes. 

VLH : Pourtant, les consultations de jeunes ou les conseils d’enfants se développent. N’est-ce pas un progrès ? 

CB : Bien sûr que c’est un progrès. Il existe d’excellentes initiatives. Mais la question est de savoir comment elles sont pensées. 

Souvent, les enfants qui réussissent à se faire entendre sont ceux qui parviennent à adopter les codes rhétoriques des adultes. À l’inverse, lorsqu’un enfant s’exprime avec ses propres modes d’expression, on a davantage tendance à écarter sa parole. 

Nous souffrons d’un biais rationaliste très fort dans notre manière d’entendre les revendications. Nous avons tendance à considérer qu’un « vrai » choix doit être exprimé de manière libre, éclairée, rationnelle et compréhensible selon des critères d’adultes. Or ce n’est tout simplement pas ainsi que s’exprime la majorité des enfants. 

Changer de focale et oublier le référentiel “adulte”

VLH : Existe-t-il des exemples d’espaces qui prennent réellement en compte les choix des enfants ? 

CB : Oui, et l’un des exemples les plus intéressants est celui de Maria Montessori. 

Ce qui est fascinant chez elle, c’est que sa démarche est fondamentalement fondée sur l’observation. Elle constate que les enfants ont des besoins, des capacités et des manières d’être spécifiques, mais que les espaces scolaires sont conçus pour des adultes. Beaucoup de choses leur sont simplement inaccessibles. 

Elle inverse alors la logique habituelle : plutôt que demander aux enfants de s’adapter à leur environnement, elle adapte l’environnement aux enfants. Cela paraît presque évident aujourd’hui, mais c’est en réalité extrêmement radical. Dans un tel espace, les enfants peuvent exercer leurs choix de manière concrète : choisir une activité, un matériel, une manière d’apprendre. Les adultes ne sont plus la norme à laquelle les enfants doivent se conformer. 

Et je crois qu’il est important de ne pas réduire la participation des enfants à des dispositifs très formels, délibératifs ou conflictuels où ils devraient défendre leurs intérêts comme des adultes. Les choix des enfants s’exercent aussi de mille façons beaucoup plus discrètes dans la vie quotidienne. 

L’écoute de l’enfant ne passe pas uniquement par la parole. 

La parole n’est pas l’unique vecteur de l’avis des enfants

VLH : Cette écoute est-elle possible même avec des enfants qui ne parlent pas encore? 

CB : Oui, absolument. C’est même particulièrement frappant chez les très jeunes enfants. 

Je pense notamment aux travaux de Cécile Boulaire et de chercheurs associés à des services de néonatalogie. Ils s’intéressent à des bébés prématurés ou gravement malades qui ne disposent évidemment pas de la parole. 

Pourtant, en observant très finement leur comportement, que ce soit leur rythme cardiaque, leur respiration, leurs réactions corporelles, ils parviennent à identifier certaines préférences, notamment face à des lectures ou à des albums jeunesse. 

C’est fascinant parce que cela montre que l’écoute de l’enfant ne passe pas uniquement par la parole. Elle peut aussi passer par l’attention portée à son corps, à ses réactions et à ses comportements. 

VLH : Quels autres exemples vous paraissent inspirants ? 

CB : J’aime beaucoup l’exemple du Prix des Incorruptibles. Chaque année, des centaines de milliers d’enfants lisent une sélection d’ouvrages puis votent pour leur livre préféré. 

Ce qui est intéressant, ce n’est pas seulement le vote lui-même. C’est tout le travail autour de la discussion, de la délibération, de l’expression des préférences et de la confrontation des points de vue. Les enfants apprennent à construire un jugement tout en expérimentant des formes démocratiques réelles. 

Mais, là encore, je crois qu’il faut élargir notre regard. Écouter les enfants ne consiste pas uniquement à organiser des élections miniatures ou à mettre en place des assemblées. La question du choix et de l’écoute traverse beaucoup plus largement l’ensemble des expériences vécues par les enfants. 

Sois jeune et parle : remettre en question l’ordre social du droit à la parole

VLH : Pourquoi est-il si difficile, selon vous, pour les adultes de prendre les enfants au sérieux ? 

CB : Parce que nous avons nous-mêmes grandi dans un monde qui nous a appris qu’on ne serait vraiment écoutés qu’une fois devenus adultes. 

Pour beaucoup de personnes, l’enfance est associée à l’idée qu’il faut attendre son tour. On apprend très tôt que les adultes savent mieux, décident mieux et ont davantage de légitimité. 

Et ce modèle est profondément intériorisé. D’une certaine manière, il est même valorisé. Il n’y a probablement pas de compliment plus gratifiant pour un enfant que d’entendre : « Qu’est-ce que tu es grand ! » Pourquoi ? Parce qu’être grand signifie être davantage écouté, davantage respecté et davantage considéré. 

Je pense que c’est précisément parce que nous avons tous été enfants que ce système est si difficile à remettre en cause. Nous avons traversé cette période en considérant comme naturel le fait d’être moins écoutés. Une fois devenus adultes, nous avons peu de raisons de remettre en question un ordre social dont nous bénéficions désormais.

VLH : Vous parlez parfois d’un « biais du survivant » appliqué à l’enfance. Que voulez-vous dire ? 

CB : C’est l’idée selon laquelle ceux qui ont traversé une situation difficile ont souvent tendance à considérer qu’elle était finalement acceptable puisqu’ils y ont survécu. 

On l’entend par exemple lorsqu’une personne dit : « J’ai reçu des fessées et je n’en suis pas mort. » C’est un raisonnement étonnant lorsqu’on y réfléchit. Le fait d’avoir survécu à quelque chose ne démontre pas que cette chose est souhaitable. 

D’ailleurs, il faut rappeler une chose simple : aujourd’hui, frapper un enfant est illégal. Ce qui me paraît encourageant, c’est que ce type de discours est devenu beaucoup plus rare qu’autrefois. Cela montre que certaines évolutions culturelles sont en cours. 

Mais plus largement, cela nous invite à interroger nos réflexes. Lorsqu’on parle des enfants, il est utile de se demander si l’on accepterait les mêmes raisonnements appliqués à d’autres groupes sociaux. Très souvent, cela permet de prendre conscience de la manière particulière dont nous continuons à considérer l’enfance. 

Propos recueillis par Alexanne Bardet