Vice-président de l’ANDEV et DGA Éducation à Juvisy-sur-Orge (Essonne)

« Il faut tout un village pour éduquer un enfant ? »

À force d’être répétée, la formule est devenue un slogan consensuel. Elle dit une ambition largement partagée, beaucoup moins comment ce village se construit concrètement, s’organise et assume, dans la durée, ses responsabilités éducatives. L’éducation n’est plus, depuis longtemps, l’affaire d’un seul acteur. Elle se joue dans une multiplicité de temps, de lieux et de relations, entre l’école, la famille, la collectivité, les associations et l’ensemble du tissu local. Cette pluralité est une force, mais elle devient une fragilité lorsque chacun agit avec les meilleures intentions, sans cadre commun ni vision partagée.

Du catalogue d’actions à une culture éducative commune

Dans ce paysage éclaté, le Projet éducatif de territoire (PEDT) s’est imposé comme un outil central. Pensé comme un levier de décloisonnement, il permet de relier les temps de l’enfant, de structurer les coopérations et d’ouvrir de vraies marges de manœuvre locales. Les cités éducatives en offrent une illustration éclairante : un cadre national exigeant, parfois contraignant, qui laisse néanmoins place à des traductions territoriales souples, au plus près des réalités locales. À une condition toutefois : que le PEDT ne se réduise ni à un exercice formel, ni à un catalogue rassurant de l’existant. Un Projet éducatif de territoire n’a de portée que s’il produit un sens réellement partagé.

Dans de nombreuses communes, le PEDT reste encore une compilation d’actions et de dispositifs. Il met en vitrine la richesse de l’offre locale, mais laisse de côté une question décisive : quelle cohérence éducative l’enfant perçoit-il lorsqu’il passe d’un temps à l’autre, d’un lieu à l’autre, d’un adulte à l’autre ? Construire un PEDT cohérent, à 360°, suppose de sortir de la simple juxtaposition. La coéducation ne consiste pas à réunir ponctuellement les acteurs autour d’une table, mais à la construire dans la durée, à travers des pratiques partagées, des postures assumées et des responsabilités clairement identifiées. Les acteurs éducatifs n’occupent pas les mêmes positions, ne disposent pas des mêmes marges de manœuvre et ne portent pas les mêmes contraintes : ce n’est ni un dysfonctionnement ni un échec, c’est précisément ce qui rend nécessaire un cadre explicite et lisible, permettant de travailler ensemble sans confusion des rôles.

Le temps long et l’évaluation, conditions d’une continuité réelle

Dans cette architecture, la collectivité territoriale occupe une place singulière. Elle n’est ni une autorité pédagogique bis, ni un simple prestataire. Elle est l’un des rares acteurs capables de penser l’enfant dans la continuité de ses temps de vie, de la petite enfance à la jeunesse, et d’organiser les conditions d’un dialogue éducatif structuré entre institutions, professionnels et familles. Assumer cette responsabilité, ce n’est pas s’ingérer : c’est garantir de la cohérence là où la fragmentation menace. Un PEDT ne produit pas de résultats immédiats. La coordination éducative relève du temps long. Elle se construit par ajustements successifs, par apprentissages collectifs et parfois par tensions, qui font partie intégrante du travail éducatif. Exiger des effets rapides et spectaculaires, c’est souvent passer à côté de l’essentiel.

Dans cette perspective, l’évaluation constitue un levier décisif, à condition de ne pas la réduire à un outil de contrôle. Évaluer un PEDT, ce n’est pas seulement compter des actions, c’est interroger la cohérence vécue par l’enfant et sa famille : la lisibilité des règles, la continuité des postures adultes, la qualité des espaces de dialogue avec les parents. Une évaluation qualitative, partagée et inscrite dans la durée permet de transformer les tensions en leviers d’amélioration et de renforcer la capacité d’agir des acteurs. Inscrite dans le temps, elle ancre l’action éducative locale dans une dynamique de progrès réel, loin des seules logiques d’affichage. À l’heure où les familles expriment une fatigue croissante face aux injonctions éducatives et où les inégalités continuent de peser sur les parcours des enfants, l’enjeu n’est plus de multiplier les dispositifs, mais de construire une vision éducative lisible, collective et assumée.

A quelques semaines des municipales, il est bon de se rappeler qu’un Projet éducatif de territoire n’est pas un catalogue. C’est un acte politique, au sens plein du terme : gouverner l’éducation territoriale, c’est organiser la coopération, réguler les tensions et garantir, à hauteur d’enfant, la continuité et le sens des parcours éducatifs.

C’est cette ambition que porte le plaidoyer de l’ANDEV pour les municipales 2026 : inviter les exécutifs locaux à faire de l’éducation un choix politique fondé sur la cohérence, la confiance et le temps long.

Gabriel FRAGA