Des films des années 50 aux tapis rouges, la cigarette est toujours là : aux coins des lèvres, à la main, allumée ou éteinte. Dans Euphoria, les adolescents fument dans la pénombre des fêtes, entre deux confidences. Dernièrement, l’acteur Swann Arlaud gravit les marches du Festival de Cannes, cigarette à la bouche, la rendant à nouveau “cool”. Plus qu’un simple geste ou un accessoire de mode, la cigarette a longtemps véhiculé une image séduisante : celle de la liberté, de la rébellion et du passage à l’âge adulte.

Cet imaginaire a structuré de manière durable le rapport des jeunes générations au tabac. Selon la théorie de la cognition sociale[1], les individus construisent une partie de leurs comportements par l’observation et l’imitation. Ce processus s’étend également aux représentations au cinéma ou dans les séries : les jeunes s’identifient à des figures valorisées à l’écran et intègrent les comportements qu’elles incarnent[2].

La cigarette, un produit addictif, a surtout longtemps été un signe d’appartenance sociale voire un rite de passage. Ces dernières années cependant, la tendance évolue : les jeunes français fument moins. Les politiques publiques – augmentation des prix, paquets neutres – fonctionnent-elles enfin ? Ou la cigarette a-t-elle perdu de son aura ? Serait-elle devenue ringarde ?

Pour la première fois, les moins de 25 ans fument moins que les 25-44 ans. Le Dr Bernard Basset, président d’Addictions France, nous le résume ainsi : « la cigarette et les produits du tabac sont désormais perçus comme des drogues des générations précédentes ».

La « génération sans tabac » n’a pas tournée le dos à la nicotine.

Pour autant, cette “génération sans tabac” n’a pas tourné le dos à la nicotine. Les témoignages que nous avons recueillis auprès de jeunes fumeurs ou non montrent un déplacement des usages : la cigarette classique recule, tandis que la vape, les puffs et d’autres produits nicotiniques occupent l’espace vacant. La bataille culturelle n’est donc pas terminée, elle semble simplement avoir changé de terrain.

La disparition du tabac

Selon les résultats du Baromètre 2024 de Santé Publique France et de l’enquête ESPAD 2024, la consommation de tabac chez les jeunes n’a jamais été aussi basse. En 2024, seulement 3% des jeunes de 16 ans fumaient quotidiennement, c’était 16% en 2015. Ce net recul de la consommation de la cigarette classique s’accompagne d’un changement de représentation.

Plusieurs jeunes décrivent la cigarette comme un produit devenu obsolète, moins attractif, voire socialement daté. William, 22 ans, abonde en ce sens : « c’est un peu devenu ringard », tandis qu’Elisa, elle aussi 22 ans, rajoute que « maintenant c’est remplacé par les puffs, plus « à la mode » et moins chère ». Le tabac classique n’est plus ce rite d’entrée dans la jeunesse.

En 2024, seulement 3% des jeunes de 16 ans fumaient quotidiennement, contre 16% en 2015.

D’autres formes de consommation, plus discrètes, plus nomades et plus en phase avec les codes actuels, entrent en jeu. La cigarette électronique, par exemple, ne laisse pas d’odeur sur les vêtements, ne nécessite pas de briquet, et se consomme assez discrètement.

Cependant, tous les jeunes ne consomment pas de la même façon et ne suivent pas les mêmes dynamiques. À 17 ans, selon l’observatoire des drogues et des tendances addictives, seuls 10 % des lycéens en filière générale déclarent fumer quotidiennement, contre 43 % des jeunes en apprentissage ou en situation de décrochage. Ces différences ne semblent toutefois pas relever directement de la trajectoire scolaire elle-même.

Elles reflètent davantage des inégalités sociales préexistantes : les jeunes issus de milieux socioéconomiques plus défavorisés sont plus souvent orientés vers des filières professionnelles courtes ou exposés au décrochage scolaire, et présentent aussi des niveaux de tabagisme plus élevés. Les données montrent ainsi qu’en France, le tabagisme quotidien reste fortement socialement différencié : parmi les adultes, il atteint, selon Santé Publique France (2020), 33,3 % parmi le tiers de la population dont les revenus étaient les moins élevés contre 18 % chez les plus élevés ; de même, 35,8 % des personnes sans diplôme fument quotidiennement contre 17,3 % des diplômés du supérieur. Dans ces contextes sociaux, où le tabac demeure davantage intégré aux normes familiales ou professionnelles, les politiques de prévention et de dénormalisation peinent à produire les mêmes effets.

Par ailleurs, la cigarette conserve une fonction “relationnelle”, surtout dans des contextes de soirée. Cette persistance sociale n’est pas négligeable. En 2022, 27,3 % des 18-75 ans estimaient encore que « fumer permet d’être plus à l’aise dans un groupe », une proportion en hausse par rapport à 2017 (21,7 %)[3]. Cette dimension est étroitement liée à la quête identitaire propre à l’adolescence. En bravant l’interdit, le jeune utilise souvent la cigarette comme un moyen d’affirmation de soi et de prise de distance vis-à-vis de l’autorité parentale. Le tabac devient alors un symbole d’autonomie, voire de rébellion, dans une période marquée par l’expérimentation et la construction de son identité. Comme le résume l’addictologue Amine Benyamina, « lorsqu’on est jeune, on est dans la transgression ».

En somme, si la cigarette s’efface peu à peu du paysage quotidien, elle conserve paradoxalement une force symbolique et relationnelle qui participe à la persistance de sa présence.

Quand une addiction en chasse une autre

Si la cigarette classique recule, la cigarette électronique, elle, progresse à une vitesse alarmante chez les jeunes. Selon l’Observatoire Français des Drogues et des Tendances addictives, plus d’un adolescent de 17 ans sur deux a déjà expérimenté la cigarette électronique en 2022 (56,9 %), et 6,2 % en font un usage quotidien. Ce chiffre a triplé depuis 2014. Près de 20 % des collégiens et 44 % des lycéens ont déjà vapoté.

« Tout le monde a une vape aujourd’hui, c’est fou ! ».

Cette progression n’est en aucun cas le fruit du hasard. L’industrie de la nicotine a su adapter ses codes : des arômes fruités évoquant des bonbons plus qu’un produit addictif, des designs colorés, mais aussi et surtout un marketing agressif sur les réseaux sociaux ciblant surtout un public très jeune. Selon le rapport 2025 du Comité national contre le tabagisme, près de la moitié des publicités analysées sur les réseaux sociaux ne comportaient ni mention de l’additivité de la nicotine, ni rappel de l’interdiction de vente aux mineurs. Les effets sont concrets et inquiétant : chez les moins de 25 ans, 73 % jugent qu’il est plus « sympa » d’utiliser une cigarette électronique qu’une cigarette classique.

« Le temps de légiférer, les jeunes ont déjà adopté ces produits. »

Face à ce constat, la France a pris des mesures. En témoigne l’interdiction, depuis le 25 février 2025, de vente, distribution et d’offre gratuite de puffs sur le territoire. Mais l’interdiction seule ne suffit pas. Le Dr Laurent Nguyen, pneumologue et secrétaire de Santé Respiratoire France, explique que « les autorités sanitaires peinent à réagir. Le temps de légiférer, les jeunes ont déjà adopté ces produits. Et il est souvent difficile de démontrer scientifiquement leur toxicité à court terme. »[4]

Non seulement les produits de substitution prolifèrent mais les circuits de contournement, notamment les achats en ligne, restent accessibles. Et les risques sanitaires sont réels. Les jeunes qui vapotent ont environ trois fois plus de risques de commencer à fumer la cigarette classique. Face à cette recrudescence de menaces pour la santé des jeunes, l’intervention de l’État s’avère cruciale, illustrant ainsi la place centrale des politiques publiques.

L’impératif d’une réinvention des politiques publiques face aux nouvelles addictions

Le recul spectaculaire du tabagisme chez les jeunes n’a rien d’un phénomène spontané. Il rappelle une leçon essentielle de santé publique : lorsque l’environnement change, les comportements suivent. En rendant la cigarette plus chère, moins visible, moins valorisée socialement et plus difficile d’accès, les politiques publiques ont profondément modifié le cadre dans lequel les jeunes construisent leur rapport au tabac.

Angèle, 23 ans explique que « le prix joue évidemment un rôle important», bien davantage que les campagnes choc ou les images sur les paquets, auxquelles plusieurs jeunes disent s’être « habitués ». À ces actions aux effets partiels, se pose aussi la question de l’anticipation. Les politiques publiques sont davantage dans la réaction que dans la prévention : elles ont un temps de retard sur l’industrie de la nicotine. Le temps de réguler un produit, un autre apparaît. À peine la cigarette classique a-t-elle perdu de son attractivité que la vape, les puffs ou autres dispositifs nicotiniques ont occupé l’espace symbolique laissé vacant.

À peine la cigarette a-t-elle perdu de son attractivité que la vape ou les puffs ont occupé l’espace symbolique laissé vacant.

C’est précisément là que se joue la prochaine bataille. Les actions ne peuvent plus se limiter à de la prévention, au fait de dénoncer les dangers d’un produit une fois qu’il est installé dans les usages. Elles doivent être dans l’anticipation, plus agiles et globales. Cela suppose d’abord de mieux encadrer le marketing numérique, devenu le principal vecteur de diffusion. Amine Benyamina dénonce cette « stratégie marketing et lobbyiste de l’industrie du tabac qui s’est renouvelé dans l’industrie de la nicotine » que les politiques doivent cibler à travers des campagnes de sensibilisation à destination des jeunes également.

Cela implique aussi de renforcer la régulation de l’ensemble des produits nicotiniques, cigarette électronique, tabac chauffé, afin d’éviter qu’une dépendance ne soit simplement remplacée par une autre.

Surtout, cette nouvelle étape exige de sortir d’une approche purement sanitaire. Le rapport des jeunes à la nicotine dit quelque chose de plus large : de leur rapport au stress, au collectif, à la gestion des émotions et à la construction de soi. Comme en témoigne Suzane, 22 ans en expliquant avoir « arrêté pendant un an mais [qui a] récemment été un peu triste dans [sa] vie et [a] donc eu envie de reprendre ».

Autrement dit, la lutte contre le tabac devient une question éducative autant que médicale. Former l’esprit critique des adolescents ne consiste plus à brandir des messages sanitaires, mais à déconstruire les stratégies de l’industrie du vapotage. En parallèle, le développement des compétences psychosociales [5] agit comme un bouclier intérieur : en apprenant aux jeunes à gérer leur anxiété, à renforcer leur estime de soi et à résister à la pression des pairs, il devient, selon Santé Publique France, dans une étude publiée en 2022, possible de désamorcer le besoin d’utiliser la nicotine comme une “béquille émotionnelle”. Les programmes efficaces permettent effectivement une réduction de 12 % en moyenne de l’entrée dans le tabagisme (méta-analyse en 2013, portant sur 400 000 jeunes).

L’ambition d’une « génération sans tabac » reste donc crédible et même largement soutenue par les jeunes eux-mêmes, fumeurs ou non. Mais elle ne pourra devenir réalité qu’à condition de ne plus concentrer l’action publique sur la seule cigarette et de cibler l’ensemble des produits contenant de la nicotine. À mesure que les usages se diversifient, les politiques de prévention doivent s’adapter à cette réalité pour rester efficaces.

En quelques années, la jeunesse française a profondément transformé son rapport au tabac, du symbole de liberté au produit ringardisé. Cette rupture culturelle constitue une victoire de santé publique, bien qu’elle reste fragile. Les jeunes se détournent de la cigarette classique mais n’ont pas rompu avec la nicotine. Le problème ne disparaît pas : il se déplace.

En regardant chez nos voisins, il est possible d’observer jusqu’où d’autres pays vont pour obtenir des “générations sans tabac”. Les Maldives sont devenues le premier État au monde à instaurer une interdiction générationnelle du tabac pour les personnes nées à partir de 2007, tandis que le Royaume-Uni vient d’adopter une législation interdisant progressivement l’achat de cigarettes à toute personne née après 2009, avec un encadrement renforcé de la vape.

En France, l’enjeu est adressé : une proposition de loi transpartisane pour une « génération sans tabac » est sur la table. En visant l’interdiction progressive de la vente de tabac aux générations nées à partir de 2014, ce texte ambitieux pose la première pierre d’un changement structurel pour protéger l’avenir de la jeunesse à l’horizon 2032. Il faut désormais que l’État se saisisse pleinement de ce projet pour qu’il ne se contente pas d’une interdiction sèche, mais qu’il anticipe les mutations d’une industrie inventive, régule globalement les alternatives nicotinées, réduise les inégalités sociales face à l’addiction et accompagne les jeunes.

Adelaïde Boutin-Chalony


[1] “Renvoie à l’étude des processus par lesquels les gens donnent du sens à eux-mêmes, aux autres, au monde qui les entoure, ainsi qu’aux conséquences de ces pensées sur le comportement social” selon Ric, François. et al. « Chapitre 1. Qu’entend-on par cognition sociale ? ». La cognition sociale La construction de la réalité et ses conséquences, Presses universitaires de Grenoble, 2017. p.7-19. CAIRN.INFO.

[2] Bandura, A. (2009). Social Cognitive Theory of Mass Communication. In J. Bryant, & M. B. Oliver (Eds.), Media Effects: Advances in Theory and Research (pp. 94-124). Milton Park: Routledge.

[3] Santé publique France, 2022, https://beh.santepubliquefrance.fr/beh/2025/10/2025_10_1.html

[4] Propos recueillis ici : https://sante-respiratoire.com/vrai-faux-journee-mondiale-sans-tabac-2025/

[5] « Prévenir le tabagisme de mon enfant au travers des CPS ». Génération Sans Tabac Luxembourg, 9 nov. 2023, www.generationsanstabac.lu/post/pr%C3%A9venir-le-tabagisme-de-mon-enfant-au-travers-des-cps.