Patricia Chéreau, enseignante d’EPS en lycée agricole, ancienne karatéka de haut niveau

Alors que le cycle d’étude « Le sport peut-il changer l’éducation ? » se poursuit chez VersLeHaut, la coordinatrice du cycle, Alexanne Bardet, est aussi allée à la rencontre de personnalités expertes sur la question (voir à ce sujet, la précédente rencontre avec Marie Barsacq). D’échanges en rencontres, nombreux sont ceux qui soutiennent que le sport est un outil éducatif formidable pour les enfants.

L’éducation physique et sportive est une des rares disciplines scolaires qui met en mouvement le corps de l’élève. En sortant de la salle de classe, l’élève s’exprime différemment, faisant de l’EPS un terrain d’observation original pour l’enseignement. Les enseignants d’EPS disent d’ailleurs plus souvent qu’ils « participent à l’éducation » des élèves plutôt qu’à « l’enseignement d’une discipline »[1].

Extrait de sa rencontre avec Patricia Chéreau… 

Être sportive de haut niveau : sacrifice ou dépassement de soi ?

Revenons d’abord sur votre parcours de sportive de haut niveau, vous avez été karatéka. Vous avez remporté les titres de championne de France, d’Europe et du Monde en kumite féminin moins de 60 kilos et équipe. Vous avez choisi le karaté ?

Effectivement, j’ai d’abord été majorette pendant 5 ans mais j’ai rapidement basculé dans le karaté. Ce que j’aime dans ce sport c’est le côté sacré de la pratique : quand tu rentres dans un Dojo, ça ne fait pas le même effet que lorsque tu rentres dans un gymnase. Tu retires automatiquement tes chaussures par exemple.

Vous accordez une importance à la relation professeur-élève, pourquoi ?

Dans les arts martiaux, la relation prof-élève est très marquée, on l’appelle par son nom, Monsieur untel. Il y a une grande marque de respect, une relation privilégiée. On est très à l’écoute de celui qui sait, de ce qu’il va nous dire. On a confiance en ce que l’adulte nous dit. Alors que dans le cadre scolaire, il y a davantage de méfiance de l’élève envers l’enseignant.

Oh, et me concernant, mon professeur de karaté je le voyais tous les jours, c’était lui qui me faisait progresser, ça joue grandement dans la relation qui s’établit. En plus, il était âgé, il inspirait la sagesse et ça force le respect.

Pourquoi vous avez aussi choisi d’arrêter, d’ailleurs assez jeune, le karaté en compétition ?

On pousse le corps dans les extrêmes, et à un moment donné la fatigue physique devient mentale. Mon corps ne voulait plus prendre de coups. L’envie de douceur, d’accueillir a pris le pas sur l’envie de compétition.

J’ai eu le sentiment d’avoir mis ma féminité de côté, j’avais envie de devenir maman. Alors bien sûr, en arrêtant la compétition j’ai aussi refoulé une partie de moi, celle du challenge et de la compétition, mais ce sont des choix. C’est évidemment quelque chose qui me manque, mais juste le fait de remettre le kimono et de refaire les mouvements, le corps se souvient, il a une mémoire et j’apprécie le sentiment que j’en tire.

Enseigner une discipline ou participer à l’éducation ?

Vous êtes enseignante d’éducation physique et sportive en lycée agricole. Une première question, pourquoi avoir choisi l’enseignement agricole plutôt que technologique, professionnel ou général ?

J’y suis tombée par hasard, je ne l’explique pas trop. J’ai un bac+5 en STAPS puis j’ai fait une école de commerce… Ce n’était pas le même concours (le C.A.P.E.S.A.), mais c’est celui que j’ai passé. Je n’ai pas vraiment choisi, mais en tout cas, j’ai fait le choix d’y rester.

Il y a plus de liberté pédagogique dans l’enseignement même si on suit le même programme. Notamment au travers de projets pluridisciplinaires. Il existe un réseau propre à l’enseignement agricole, le RESEDA (réseau d’éducation pour la santé, l’écoute et le développement de l’adolescent). Ça regroupe tous les acteurs éducatifs de l’enseignement agricole préoccupés par l’éducation pour la santé. Ce réseau peut notamment soutenir dans la réalisation de projets interdisciplinaires !

J’aime le fait de prendre l’élève dans sa globalité et le fait de pouvoir mener ce type de projets va complètement dans ce sens. En 2014 ou 2015, on a monté un projet avec tout le corps enseignant d’une classe, pour créer un climat de confiance dès le début de l’année scolaire.

En tant que professeur d’EPS, on les invite à mieux se connaitre en les faisant progresser, accepter l’échec, la possibilité d’essayer ou de recommencer.

C’était des élèves en difficulté scolaire, ce n’était pas des grands sportifs. Pour pouvoir faire un effort dans la durée et qu’ils restent tous ensemble, il fallait créer un projet pour tous. Alors on est parti sur une randonnée en marche nordique, une boucle de 15km, avec une séance de karaté dans un dojo (qui portait mon nom !) et une descente de la Loire en canoë pour découvrir la faune et la flore locale.

Les effets se sont fait ressentir immédiatement et toute l’année. Le gros point positif dans ce projet c’était que toute l’équipe pédagogique était présente à au moins un temps de ce projet (lors du barbecue le soir, lors des activités…). Il y a une relation de confiance, de proximité entre les élèves et les enseignants qui s’est créée. Et puis ça a été valorisé ensuite, médiatiquement, auprès des parents, et même professionnellement (dans leur recherche de stage…) !

On dit souvent que l’EPS est un terrain privilégié d’observation des élèves, pour mieux les connaitre, leur personnalité… Qu’en pensez-vous ?

L’EPS est un outil formidable pour connaitre l’élève différemment. Le contenu que l’on transmet est un outil, l’objectif principal est l’éducation. C’est là où on est différent des autres professeurs je pense, on a des moments privilégiés avec les élèves où ils sont dans des contextes et situations différentes.

Ce qui m’intéresse c’est la partie éducative, le sport reste un outil et la performance n’est pas ce qui est le plus important : ce sont l’effort et la progression qui sont importants. Il faut qu’on trouve les ficelles, les activités pour permettre aux élèves de s’exprimer. L’expression est corporelle, mais pas que.

Ils sont notés sur leur corps en mouvement d’une certaine façon finalement. Il y a des barrières qui sautent, c’est intimidant pour eux. Mais ça peut aussi permettre aux élèves de parler plus facilement, avant ou après. Ils sont plus aptes à se livrer.

Le sport, cet outil éducatif qu’on sous exploite

Est-ce que le sport permet aux enfants de mieux se connaitre ? de mieux connaitre leur corps ?

C’est clair ! Je disais que c’était un formidable outil pour nous permettre de mieux les connaitre mais c’est évidemment un outil pour qu’ils apprennent à se connaitre eux-mêmes. Avec le corps tu vas vivre les choses, tu vas les sentir. En mouvement, il y a plein de choses conscientes et inconscientes qui se passent. Le fait d’être seul ou en groupe, tu ressens, tu joues des rôles différents aussi. Tout cela agit sur la construction de soi. C’est comme une microsociété les cours d’EPS finalement !

En tant que professeur d’EPS, on peut faire des feedbacks beaucoup plus réguliers, beaucoup plus facilement. On a beaucoup d’interactions avec eux, et des interactions qui sont plus spontanées que ce que peuvent avoir les autres enseignants. On les invite à mieux se connaitre en cherchant à les faire progresser, à accepter l’échec, à leur laisser la possibilité d’essayer ou de recommencer.

Ils sont à un âge où le rapport aux autres, le regard de l’autre est très prégnant. Dans leurs relations avec leurs pairs, comment vous gérez ces difficultés qui existent ?

J’ai le cas d’une élève qui a des soucis de coordination, et dans un cours de danse, déjà elle a osé. Et rien que sur ça, il faut la valoriser. Elle a proposé quelque chose, dans l’exercice d’imitation, en miroir, et les autres étaient d’abord moqueurs avant d’être curieux. Il faut être dans la pédagogie, dans la patience.

Et puis dans certaines pratiques sportives, c’est la différence, la mixité du collectif qui fait la force du groupe, alors on s’appuie sur ça pour qu’ils s’éloignent de la perception de leur propre corps comme faiblesse mais comme un des maillons d’une chaine.

La mixité d’un groupe rend difficile le rapport à son corps en tant qu’individu. Alors en tant qu’enseignant, on cherche à leur faire prendre confiance en eux, à se mouvoir devant les autres. On cherche à ce qu’ils se concentrent sur eux-mêmes plutôt que sur les autres, mais c’est forcément le temps long qui fait les choses. Des réticences restent, des blocages aussi, mais c’est progressif.

Quelle place est donnée aux familles, à l’entourage du jeune ?

J’aurais plutôt envie de poser la question inverse, quelle place les familles donnent à la pratique sportive pour le jeune… L’EPS est encore mal perçue aujourd’hui, il y a encore trop d’élèves qui se font dispenser.

Et de manière générale, les parents sont peu impliqués dans le parcours de l’élève. Souvent ce sont les frères et les sœurs qui s’impliquent d’ailleurs. Notre établissement agricole est très mixte culturellement, donc le rapport au corps est très hétérogène en fonction des familles, des élèves. Il y a un impact sur l’appréhension de l’EPS pour l’élève lui-même et sur la valorisation de la pratique dans la cellule familiale ensuite.

Il y a un enjeu pédagogique à jouer aussi auprès des parents et de l’entourage du jeune, mais pour ça, encore faut-il pouvoir entrer en contact, en relation avec cet entourage… Sur l’ensemble de nos classes, il y a une seule maman qui est parent d’élève et qui assiste aux conseils de classe.

Mais on a des idées pour changer cette perception de la pratique sportive auprès des élèves comme des adultes. Que ce soit dans la volonté de faire entrer physiquement les parents dans le système scolaire ou réduire le coût de la licence à l’UNSS !

Apprendre à connaitre son corps autant qu’à l’accepter, c’est long et c’est difficile. Et le sport peut jouer un rôle pour faciliter cet apprentissage, ce serait dommage de le négliger…


[1] Mierzejewski et al. (2023), La pédagogie dans le corps ? Éducation et socialisation, 70.