Longtemps symbole d’excellence, le baccalauréat est devenu un rite de passage presque universel. Une évolution qui interroge notre capacité à reconnaître et valoriser les parcours qui ne passent pas par la voie scolaire dominante.

Comme chaque mois de juin, le baccalauréat s’impose comme l’un des grands rendez-vous médiatiques de l’année. Reportages devant les centres d’examen, sujets de philosophie, conseils de dernière minute, résultats, mentions : pendant quelques semaines, l’attention collective semble suspendue à cet examen devenu un véritable rite de passage.

À écouter les médias, on pourrait presque croire que tous les jeunes Français sont engagés sur le chemin du bac. Pourtant, près d’un jeune sur cinq n’obtiendra pas ce diplôme, ou ne se présentera pas à l’examen.

La démocratisation du baccalauréat n’a pas fait disparaître les “sans bac”.

Leurs parcours restent souvent absents des représentations collectives comme des débats sur la jeunesse.

Qui sont ces jeunes sans bac ? Quels parcours empruntent-ils ? Que deviennent-ils ? Et pourquoi parle-t-on si peu d’eux ? Ne sommes-nous pas collectivement devenus plus aveugles à ceux qui construisent leur avenir autrement ?

Les non-bacheliers, frondeurs de notre époque 

Le terme « sans-bac » sonne durement. Non sans rappeler les « sans dents », il renvoie à une communauté de marginaux définis par ce qu’ils n’ont pas, et relégués aux marges de la société. En janvier dernier, Le Monde leur consacrait un article intitulé : « Soit on me juge, soit on trouve ça remarquable ». Car aujourd’hui, ne pas avoir le bac, c’est presque être dissident involontaire, frondeur de l’époque. 

Mais l’association « SansBac » a choisi ce nom, ce n’est pas pour revendiquer un manque, c’est au contraire pour retourner le stigmate. Pour créer de la solidarité au sein de cette minorité souvent invisible. Fondée il y a deux ans par l’entrepreneur Patrick Brignoli, elle a pour objectif de montrer que « sans bac, tout est possible » en valorisant des parcours riches, faits de débrouillardise et de courage, formés à « la grande école de la vie » et parfois animés d’une forme de rébellion. Des parcours qui ont tous en commun d’avoir contourné, ou de s’être heurtés, à ce diplôme devenu la norme.

Mais l’association « SansBac » a choisi ce nom, ce n’est pas pour revendiquer un manque, c’est au contraire pour retourner le stigmate.

Car notre époque fait d’eux des rebelles : seulement 20% environ des jeunes Français ne sont pas bacheliers en 2025 (et 8,4% de ceux qui se présentent à l’épreuve échouent[1]). En 1985, ils étaient au contraire largement majoritaires : 70,6% ! Le rapport s’est presque inversé en quarante ans. Pour autant, le « 80 % d’une génération au bac » demeure un objectif politique construit progressivement à partir des années 1980, notamment sous l’impulsion de Jean-Pierre Chevènement.

Lire notre article sur le sujet : Baccalauréat, une étape commune, des parcours inégaux.

Et si cette évolution accompagne un mouvement réel d’élévation générale du niveau d’instruction – le taux d’illettrisme par exemple, recule -, la signification sociale et l’exigence académique que recouvrent l’examen ont bien évolué. Cette démocratisation émane d’une volonté nationale d’ouvrir l’accès aux études, et des catégories entières de la population accèdent à des formations qui leur étaient auparavant fermées.

Qui sont ces 20% d’une classe d’âge ?

Pour mieux définir cette proportion, Patrick Brignoli avance trois chiffres : pour une classe d’âge d’environ 770 000 jeunes, chaque année 65 000 (8%) ratent le bac et 92 000 (12%) ne se présentent pas à l’épreuve, potentiellement parce qu’ils sont insérés dans d’autres voies. Mais parmi les bacheliers, on en compte plus encore (97 000 jeunes, soit 13%) qui décrochent immédiatement après avoir obtenu ce diplôme, sans poursuivre d’études ni s’engager professionnellement[2]. Derrière ces ordres de grandeur apparaît donc une réalité peu visible : une part non marginale des 17-18 ans passe le bac sans véritable projet. Faut-il “passer son bac d’abord “ quand il n’y a rien après le « d’abord » ?


Lire notre article sur le sujet : Décrochage post-bac, l’angle mort de l’enseignement supérieur.

Faut-il “passer son bac d’abord “ quand il n’y a rien après le « d’abord » ?

A l’heure actuelle, la réponse est loin d’être simple. Car même si l’association SansBac avance de nombreux contre-exemples, les jeunes non-bacheliers témoignent de grandes difficultés, au moins à court terme. « J’ai enchaîné des boulots qu’on peut faire sans bac mais qui n’ont pas de perspectives. Du travail d’usine, de la livraison, de l’agricole, magasinier, manutention, préparation de commandes… C’est robotique. Ça a été très dur […] J’ai touché le fond » confesse Maëlan, 30 ans. Et Luca, 21 ans : « Je n’ai pas mon bac, et je ne peux rien faire, toutes les portes se ferment ».

Et la lecture de leurs parcours questionne : portent-ils le stigmate de leur propre échec ou celui du système ? 

Le miroir des contradictions de notre société

Le bac est devenu quasi indispensable et les familles ne le savent que trop bien. L’une des premières actions de l’association SansBac a d’ailleurs été de mettre une médiatrice à disposition des jeunes qui souhaitent emprunter une autre voie mais ne parviennent plus à convaincre leurs parents du bien-fondé de leur décision. De nombreuses associations spécialisées dans l’orientation témoignent de cette même difficulté : qu’ils soient cadres ou ouvriers, beaucoup de parents voient encore les filières professionnelles – notamment les CAP, qui pourtant débouchent souvent sur des filières porteuses – comme une prise de risque trop importante. Or, en matière d’orientation, il est rare qu’un adolescent aille contre l’avis de sa famille.

Lire le témoignage de Nathalie Broux, enseignante en micro-lycée

Or, en matière d’orientation, il est rare qu’un adolescent aille contre l’avis de sa famille.

Avec plus d’un quart des moins de 25 ans diplômés d’un bac+5[3] (et la moitié d’une licence), la société française aurait adopté une forme d’élitisme généralisé. Et sans même parler des pénuries de certaines filières professionnelles, cette évolution créé un sentiment évident de décalage des « sans-bac ». “Comme l’immense majorité des élèves obtient le bac, l’absence du diplôme devient extrêmement stigmatisante” constate le chercheur François Dubet dans une interview donnée à VersLeHaut. Des complexes très souvent ressentis par les jeunes filles dans cette situation, relève Patrick Brignoli, tandis que les garçons ont tendance à davantage l’assumer, comme Maëlan : « Je le dis ouvertement, je l’assume, j’en ris même car souvent les gens s’étonnent. Ils me disent : t’as pas passé le bac, t’as rien fait quoi. Ils ont des jugements, mais ça me passe dessus ».

Mais comme Maëlan, beaucoup des « sans bac » témoignent d’une blessure vis à vis de l’école. Cette dernière n’était certainement pas faite pour eux. À l’époque où la connaissance des troubles cognitifs comme tout le spectre des « dys » (dyslexie, dyspraxie, dyscalculie…) est beaucoup plus fine et reconnue, on continue de perdre ces jeunes éloignés de la norme scolaire, sur-représentés parmi ces 20%. C’est le cas de Luca qui, reçu par l’école de la 2ème chance de Saint-Berthevin après un parcours erratique, cherche à se former en apprentissage.

Sans surprise, la non-diplomation reste ainsi étroitement liée à la position sociale d’origine.

Et derrière ces trajectoires, les données confirment un poids très fort de l’origine sociale. Les enfants de cadres ou de professions intermédiaires sont très peu représentés parmi les jeunes sans diplôme : 5,4 % pour ceux qui n’ont aucun diplôme, et 10,3 % pour ceux titulaires d’un CAP ou d’un BEP. À l’inverse, les non-bacheliers sont majoritairement issus de milieux populaires, avec des parents employés ou ouvriers[4]. Sans surprise, la non-diplomation reste ainsi étroitement liée à la position sociale d’origine, illustrant la persistance des logiques de reproduction sociale au sein du système scolaire.

« La passion et le réseau »

Sans bac, la pente est raide, mais elle peut se gravir. Maëlan en est l’exemple. Il assure aujourd’hui ne rien regretter. Désormais conducteur de poids lourds en intérim, il alterne périodes de travail intense et de longues vacances avec des amis qui, comme lui, ont construit leur vie sur un modèle entièrement flexible : « Ils n’ont pas le bac non plus, sauf un ou deux. Certains ont fait des CAP, ils sont dans la cuisine. D’autres sont mécaniciens. » Et aucun, dit-il, ne semble particulièrement s’en plaindre.

Sans bac, la pente est raide, mais elle peut se gravir.

Pour le fondateur de l’association qui les soutient, la clé réside dans la capacité à identifier ce qui met un jeune en mouvement. « Trouver sa passion », résume-t-il. Et pour ceux qui lui opposeront qu’ils n’en ont aucune, il invite déjà à partir de leurs goûts, de leurs envies, même floues. « Ensuite, il faut oser, essayer, voir si cette “potentielle passion” en devient vraiment une. »Les choses se sont par exemple clarifiées pour Maëlan lorsqu’il a compris qu’il aimait conduire, jusqu’à ce qu’il parvienne à en faire son métier. L’autre levier reste le réseau. « Contrairement à une idée répandue, estime le Patrici Brignoli, chacun dispose d’un réseau, au moins potentiel, qu’il faut apprendre à activer et à entretenir ».

Son propre parcours illustre cette conviction. Sans certification académique, il a construit une carrière atypique à force d’opportunités saisies, de curiosité et d’audace, passant de la gastronomie au spectacle, de la Formule 1 aux médias puis aux sports d’aventure, jusqu’à contribuer à faire émerger en France l’univers des sports nature et de l’événementiel sportif moderne.

Et ceux qui restent hors radar ?

C’est sans doute là que se situe, à terme, l’enjeu principal de l’association SansBac, encore en train de construire son plaidoyer : rendre visibles ces jeunes qui ne sont pas diplômés mais pas non plus (encore) entrepreneurs à succès, mécaniciens accomplis, chefs étoilés, champions olympiques ou développeurs de génie. Ceux que le système ne sait plus très bien regarder.

Car il serait tout faux de romantiser l’absence de diplôme. Certains jeunes, malgré leur motivation, se heurteront durablement aux limites imposées par le manque de qualification : difficultés d’accès à certains emplois, à un emprunt, à des formes de stabilité sociale. D’autres sont freinés par des fragilités psychologiques ou des problèmes de santé mentale, par un environnement social et familial complexe, qui fragilisent encore plus les parcours. Ce sont eux qui auront besoin de visibilité, de stages multiples, de premières expériences professionnelles fondées sur la confiance, de mentorat et de passerelles, plus encore que leurs aînés qui ont réussi sans le bac certes, mais à une autre époque.

Reste alors, à notre portée, la question du regard collectif. Dans une société profondément marquée par l’élitisme scolaire, l’enjeu n’est peut-être pas d’être moins exigeant, mais de déplacer l’exigence. Pour les recruteurs, cela suppose de s’engager à regarder davantage les compétences, les trajectoires ou l’engagement que les seuls diplômes. Pour les parents, cela implique parfois d’accepter qu’un jeune puisse construire son avenir autrement, à partir d’une passion, d’un métier concret ou d’un chemin moins balisé, et de lui accorder une confiance réelle.

Retrouver notre étude : Un sérieux besoin de confiance, ce que nous devons à la jeunesse

Camille de Foucauld


[1] Ministère de l’Éducation nationale, Les résultats du baccalauréat, https://www.education.gouv.fr/reussir-au-lycee/les-resultats-du-baccalaureat-1124

[2] Etude « Trajectoire Réflexes » présentée à l’Assemblée Nationale en 2025

[3] Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, État de l’enseignement supérieur et de la recherche en France (EESR) – Le niveau d’études de la population et des jeunes, https://publication.enseignementsup-recherche.gouv.fr/eesr/FR/EESR17_ES_23/le_niveau_d_etudes_de_la_population_et_des_jeunes/

[4] Insee, France, portrait social, « Niveau d’éducation de la population selon l’origine sociale », 2021, https://www.insee.fr/fr/statistiques/5432451?sommaire=5435421