
Le baccalauréat est-il un diplôme commun ou le reflet d’un système scolaire toujours plus fragmenté et sélectif ?
Dans cet entretien, le sociologue et professeur émérite à l’université de Bordeaux François Dubet revient sur les transformations du bac, la montée des inégalités scolaires et les impensés d’un modèle éducatif obsédé par la sélection.
Un diplôme massifié… et de plus en plus individualisé
VersLeHaut (VLH) : Le baccalauréat a-t-il perdu sa fonction symbolique ?
François Dubet (FD) : Le bac n’a jamais été un diplôme égalitaire. Quand je l’ai passé, seuls 15 % des élèves l’obtenaient. C’était un symbole d’élite, bien plus inégalitaire qu’aujourd’hui. Mais il marquait aussi une étape importante : l’entrée dans une nouvelle phase de la vie, presque l’âge adulte.
Aujourd’hui, le bac est devenu davantage un examen de fin d’études secondaires. Avec l’ouverture du collège à tous puis du lycée à presque tous, la massification s’est imposée progressivement. Ce n’est pas le résultat d’une grande volonté politique : c’est une mécanique sociale.
En se massifiant, le bac s’est aussi hiérarchisé. On a multiplié les filières, les options, les spécialités. La dernière réforme a encore accentué cette logique. Ne pas avoir le bac est désormais vécu comme une catastrophe parce que presque tout le monde l’a. Mais la vraie question n’est plus d’avoir le bac ou non : c’est de savoir quel bac on a obtenu.
VLH : Comment analysez-vous les transformations récentes du bac ?
FD : Cette évolution avait commencé avant la réforme Blanquer : on regardait déjà le type de bac, les mentions, les options… Mais la réforme a radicalisé ce mécanisme de hiérarchisation et d’individualisation.
Le diplôme se singularise désormais presque élève par élève. Avec Parcoursup, chacun construit son dossier en fonction de la formation visée. On ne raisonne plus seulement en termes de filières mais de parcours individualisés.
VLH : Cette évolution comporte-t-elle malgré tout des aspects positifs ?
FD : Oui. Elle oblige chacun à clarifier davantage dans quoi il s’engage. Et elle pousse aussi les formations du supérieur à expliciter le type d’étudiants qu’elles recherchent.
Avant, il existait surtout les filières sélectives d’un côté et les autres de l’autre. Aujourd’hui, chaque formation doit préciser ses attentes. Cela dit, il vaut évidemment mieux appartenir à une famille informée qu’à une famille qui ne l’est pas — mais ce n’est pas nouveau.
VLH : Pourtant, beaucoup dénoncent un manque de transparence…
FD : La critique est fondée. Mais paradoxalement, le système est aussi contraint à davantage de transparence qu’avant. Le problème, c’est surtout l’explosion du nombre de formations et de choix possibles. Cette multiplication des options devient une source importante de stress.
Parcoursup, le dossier et la montée du tri scolaire
VLH : Certains lycéens semblent considérer Parcoursup comme plus important que le bac lui-même. Est-ce le signe que le bac perd de sa valeur ?
FD : Le bac reste très important… surtout lorsqu’on ne l’a pas. Comme l’immense majorité des élèves l’obtient, l’absence du diplôme devient extrêmement stigmatisante.
Mais, encore une fois, la question n’est plus simplement d’avoir le bac. Le sujet est devenu : quel bac, quelles spécialités, quelles mentions, quel dossier ? La plupart des parents ne se demandent plus si leur enfant aura le bac mais s’il obtiendra la formation souhaitée. On surveille les notes, les options, les spécialités, les mentions. Finalement, ce n’est même plus le type de bac qui compte, mais le dossier que l’élève a réussi à construire.
L’école face aux défis du XXIème siècle
VLH : Avec l’essor de l’intelligence artificielle, faut-il repenser le bac et plus largement l’école ?
FD : Le développement de l’IA va évidemment transformer les métiers et les parcours. Cela devrait nous conduire à repenser profondément le système scolaire. L’école devrait être un lieu où l’on apprend à être intelligent. Aujourd’hui, on retient surtout ce qu’on a fait, pas ce qu’on a appris pour l’examen. Une grande partie des connaissances scolaires est oubliée après coup.
L’écart entre compétences académiques et compétences professionnelles devient de plus en plus important.
Il faudrait une école où l’on fasse des sciences plutôt qu’une école où l’on apprend seulement des sciences ; une école où l’on écrive, où l’on expérimente, où l’on pratique davantage.
Le modèle scolaire français reste très académique. Du CP à la licence, il repose sur une logique construite au XIXe siècle : un programme, des examens, des contrôles. Or l’écart entre compétences académiques et compétences professionnelles devient de plus en plus important. Un chiffre est frappant en ce sens : un étudiant sur deux, après une licence, exerce un métier sans lien avec sa formation. Les apprentissages pratiques arrivent trop tard.
Des inégalités scolaires devenues multiples
VLH : Les inégalités face à l’école ont-elles changé de nature ?
FD : Oui. Avant, les grandes lignes des inégalités opposaient surtout les bourgeois et les prolétaires, les filles et les garçons — même s’il existait déjà des exceptions.
Aujourd’hui, les inégalités sont beaucoup plus diffuses et multiples : le nombre de mots connus à l’entrée au CP, le lieu d’habitation, l’école choisie par les parents, les ressources culturelles de la famille… Toutes ces petites inégalités s’additionnent et se renforcent mutuellement. D’autant plus que les familles les plus favorisées connaissent très bien les règles du jeu scolaire et commencent à les utiliser très tôt, parfois dès l’entrée en sixième.
En moyenne, les enfants de cadres savent presque tous parfaitement lire en entrant au CP, alors que ce n’est le cas que d’une minorité d’enfants d’ouvriers. Et cet écart tend ensuite à s’accroître. Attention toutefois : ce n’est jamais totalement déterministe. Beaucoup d’enfants d’ouvriers réussissent très bien et beaucoup d’enfants de cadres échouent. Les familles acceptent le jeu scolaire, même lorsqu’il paraît injuste, parce qu’il laisse toujours une possibilité de réussite.
« Changer les règles du jeu »
VLH : Que faudrait-il faire pour réduire ces inégalités ?
FD : Il n’existe pas de solution simple. Les parents restent naturellement centrés sur ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants. Mais il y aurait malgré tout trois pistes importantes.
La première serait un véritable effort collectif en faveur de la mixité sociale à l’école.
La deuxième consisterait à garantir une forme de “SMIC scolaire” : un socle minimum de culture, de compétences citoyennes et de savoirs fondamentaux. L’objectif serait que les jeunes disposent du bagage nécessaire pour s’insérer durablement dans la société, qu’ils aient ou non poursuivi des études longues.
Enfin, nous pourrions nous “scandinaviser” un peu. Par exemple, permettre aux étudiants d’effectuer leurs études sur un temps plus long, en alternant davantage périodes d’études et expériences professionnelles.
L’idée serait d’assouplir les parcours : travailler puis reprendre des études, faire une année de pause sans être pénalisé… Cela ne rend pas forcément le système plus égalitaire, mais cela détend les règles du jeu et le rend moins brutal.
Il faudrait reconnaître d’autres formes de mérite que le seul mérite académique.
Une école toujours obsédée par l’élitisme
VLH : On parle souvent de revaloriser le lycée professionnel. Pourquoi cela reste-t-il si difficile ?
FD : Parce que ce n’est pas dans la culture profonde du système français.
La massification scolaire française reposait sur l’idée d’un “élitisme pour tous”. Mais cela ne peut pas fonctionner : par définition, l’élitisme ne concerne pas tout le monde. La justice sociale ne consiste pas seulement à garantir que chacun ait les mêmes chances et accède à l’élite. Elle consiste surtout à faire que personne ne soit laissé de côté et de faire que les plus faibles aient le plus haut niveau de connaissances et de compétences possible.
Nous raisonnons beaucoup en France en termes d’égalité des chances – permettre à chacun de réussir – mais nous parlons beaucoup moins de ceux qui échouent. Que fait-on des vaincus du système scolaire ?
Il faudrait aussi reconnaître d’autres formes de mérite que le seul mérite académique.
Les enseignants face à un système sous tension
VLH : Comment les enseignants vivent-ils ces transformations ?
FD : Beaucoup sont profondément déstabilisés. On leur en demande beaucoup et ils doivent tenir compte des intérêts et des projets des élèves. Un enseignant me disait récemment que ses élèves avaient 15 de moyenne en mathématiques. Je lui ai dit qu’ils devaient être excellents. Il m’a répondu : “Non, mais si je ne mets pas 15, ils ne s’en sortent pas sur Parcoursup.” Et dans le même temps, les étudiants qui arrivent dans le supérieur sont souvent jugés insuffisamment préparés.
Le primaire et le secondaire ont aussi été fragilisés par la réduction des heures d’enseignement. En effet, les données de la DEPP[i] sont préoccupantes : environ un quart des élèves entrant en sixième ne maîtrisent pas correctement la lecture ou le calcul. Cela aura des conséquences lourdes, pour eux comme pour la société dans son ensemble. Il faudrait au moins garantir certaines compétences fondamentales.
« Le bac n’a plus l’ombre d’une unité »
VLH : Si vous deviez proposer une réforme du bac, quelle serait-elle ?
FD : La véritable réforme devrait avoir lieu avant le bac. Le baccalauréat s’est tellement singularisé qu’il devient difficile d’en faire un diplôme réellement commun. Il conserve encore une dimension initiatique, symbolique, mais il n’a plus aujourd’hui l’ombre d’une unité.
On pourrait imaginer un bac davantage commun à tous, avec ensuite une sélection fondée principalement sur les dossiers. Mais cela poserait d’autres problèmes, notamment le poids croissant des établissements dans l’évaluation des élèves. Finalement, le vrai problème est moins le bac lui-même que ce qui se passe après.
« Changer par le bas »
VLH : Voyez-vous malgré tout des motifs d’espoir ?
FD : Oui, je suis favorable aux initiatives innovantes : les lycées expérimentaux, les systèmes hybrides permettant de travailler et d’étudier en même temps… Puisqu’on ne parvient pas à transformer le système “par le haut”, il faut essayer de le faire évoluer “par le bas”. Mais nous restons prisonniers de l’idée que l’école pourrait, à elle seule, sauver la société et qu’il est donc dangereux de toucher à l’école, même si les critiques se multiplient.
Propos recueillis par Alexanne Bardet
[i] DEPP : Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance.