Alors que les initiatives se multiplient pour féminiser les filières du numérique, les résultats restent encore limités et les inégalités persistent. Comment passer d’une logique d’actions dispersées à une dynamique collective capable de transformer durablement les trajectoires ?

Rencontre avec Kim Goldstein, directrice de projet de la Fondation Inria et coordinatrice du programme TechPourToutes pour en parler.

VersLeHaut : Pouvez-vous revenir sur l’histoire du programme TechPourToutes ?

Kim Goldstein : La sous-représentation des femmes dans les métiers techniques du numérique n’est pas une nouveauté. Et elle constitue un enjeu majeur sur le plan éthique mais aussi sur le plan de la souveraineté et de la compétitivité de la France.

Face à cette urgence, les initiatives d’acteurs publics ou privés se sont multipliées, tant à l’échelle nationale que territoriale. Les actions sont concrètes mais les résultats restent partiels, les chiffres stagnent et les inégalités persistent : les femmes continuent d’être minoritaires au sein des filières d’ingénieurs et plus particulièrement au sein des filières informatiques. Cette foison d’initiatives restant encore trop fragmentée, il y avait besoin d’un lien entre les acteurs de façon à renforcer leur impact, et d’un soutien fort de la part des pouvoirs publics.

Les femmes continuent d’être minoritaires au sein des filières d’ingénieurs et plus particulièrement au sein des filières informatiques.

C’est pour répondre à ce besoin de cohésion, de complémentarité et de massification qu’est née la coalition TechPourToutes. En 2023, Élisabeth Borne a confié à la Fondation Inria le pilotage d’un programme national visant à féminiser les filières techniques du numérique. Afin de concrétiser cette ambition, un consortium de dix membres a été formé réunissant Inria, France Universités, la CGE, la CDEFI, JobIRL, Becomtech, Femmes@Numérique, Latitudes et Numeum. TechPourToutes est Lauréat du dispositif France 2030 “Compétences et Métiers d’Avenir”.

VLH : Concrètement, de quoi s’agit-il ?

Kim Goldstein : TechPourToutes, c’est un parcours d’accompagnement gratuit pour encourager les lycéennes et étudiantes à s’orienter vers les formations techniques du numérique.

L’objectif est ambitieux : attirer et rendre plus désirable ces formations afin de faire passer le taux de féminisation à 30% en cinq ans, et parvenir ainsi à la mixité dans les métiers d’avenir.

C’est un programme résolument tourné vers l’opérationnel : élargir le vivier féminin dans le numérique, non pas par des déclarations d’intention, mais par des actions concrètes, mesurables, ancrées dans les territoires. L’un des enjeux consiste aussi à mesurer l’impact du programme à l’échelle nationale pour construire une politique publique qui soit à la hauteur des enjeux. Ce parcours a été pensé de façon chronologique pour accompagner les bénéficiaires du lycée jusqu’au premier emploi.

  1. Au lycée, l’objectif est d’encourager et de nourrir les intérêts existants, trop souvent découragés, et de faire évoluer les représentations des métiers de la tech grâce à des parcours inspirants qui redessinent les rôles modèles au féminin. Il s’agit aussi de faire découvrir les métiers du numérique et les filières qui y conduisent.
  2. Pour les étudiantes : une fois inscrites dans les filières techniques du numérique, elles bénéficient de nombreuses ressources : mentorat, ateliers pour développer la confiance en soi, rencontres avec des rôles modèles, conférences sur la poursuite d’études doctorales ou l’entrepreneuriat.

La coalition prévoit également des actions en direction des établissements du supérieur et des entreprises : diffusion de bonnes pratiques, ateliers de sensibilisation, mise en lumière de cas d’école. La féminisation de la tech ne peut réussir que si tout l’écosystème agit ensemble.

Lancée en novembre 2025, la plateforme compte aujourd’hui 800 lycéennes et étudiantes, avec des offres de stages, du mentorat et des webinaires. Les enseignants peuvent aussi réserver des ateliers en classe.

VLH : Comment les lycéennes et étudiantes peuvent-elles en profiter ?

Kim Goldstein : La première étape est de s’inscrire sur la plateforme dédiée www.techpourtoutes.io.

Pour les lycéennes, il s’agit de préparer son orientation dès la seconde. La plateforme accompagne les jeunes filles dans leur réflexion pour choisir leurs spécialités et se préparer sereinement à Parcoursup. Parce qu’un projet d’orientation est un cheminement qui se construit à travers des expériences, des échanges et des rencontres.

Le programme leur offre :

  • des ressources et des conseils pour construire leurs choix d’orientation,
  • des ateliers pour découvrir les métiers et les filières,
  • des rencontres avec des étudiants, des chercheurs et des professionnels,
  • des expériences en immersion comme les stages de seconde.

VLH : Qu’est-ce qui empêche encore les filles d’accéder à ces filières ?

Kim Goldstein : Le premier blocage se manifeste au moment du choix des spécialités. C’est pourquoi nous intervenons dès la seconde pour encourager les lycéennes à conserver la spécialité mathématique.

Il existe aussi des imaginaires bloquants autour de la tech, perçue comme un univers très masculin, complexe et solitaire. Les représentations culturelles jouent un rôle majeur dans la perpétuation des stéréotypes.

L’image de la filière est aussi affectée par l’actualité : tensions avec les géants de la tech, courants masculinistes, préoccupations environnementales ou incertitudes liées à l’IA.

Nous portons une autre vision : une tech inclusive, au service de la société. Le numérique s’étend à tous les secteurs et peut servir des causes essentielles. Il offre des opportunités de carrière passionnantes, avec des formations accessibles et des salaires attractifs.

Au-delà de l’orientation, il existe aussi des freins dans le supérieur : environnement parfois perçu comme hostile, sexisme, entre-soi masculin, ou encore difficultés d’insertion dans un milieu marqué par la “culture bro”.

VLH : Comment le programme tente-t-il d’y remédier ?

Kim Goldstein : TechPourToutes agit sur plusieurs leviers : transformation des établissements et des entreprises, renforcement de la confiance en soi, développement du réseau, accompagnement vers l’emploi. L’objectif est de permettre aux étudiantes de s’épanouir et de se maintenir dans ces filières.

La coalition vise à s’élargir pour transformer durablement les mentalités et faire émerger la prochaine génération de femmes leaders de la tech.

Propos recueillis par Marie-Caroline Missir, déléguée générale

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