Entre une interdiction pure et simple ou une éducation à un usage raisonné, la proposition de loi visant à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans suscite de vifs débats. Marie-Caroline Missir, déléguée générale du think tank VersLeHaut, plaide en faveur de l’accompagnement, corrélé à une action politique forte pour limiter le pouvoir des plateformes.
Interdire ou éduquer ? Interdire tout ou partie des réseaux sociaux ? Quels seraient les réseaux dits “éthiques” ? Comment contraindre les plateformes ? La loi visant à prohiber l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans est en cours d’examen et soulève de nombreuses questions. Fin janvier, les députés avaient voté en faveur d’une interdiction totale des réseaux aux moins de 15 ans. Mais le 31 mars, les sénateurs ont approuvé un texte largement remanié, qui recommande d’interdire seuls les réseaux sociaux “susceptibles de nuire” à l’”épanouissement physique, mental ou moral” des moins de 15 ans. Cette disposition laisse le soin au ministre chargé du numérique d’en établir la liste, après avis de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom). Une solution qui rejoint l’une des recommandations de la Commission Écrans (n°12), consistant à autoriser l’accès aux seuls réseaux sociaux éthiques à compter de 15 ans.
Mais que sont des réseaux sociaux éthiques ? Bien que Bluesky et Mastodon aient été mentionnés auprès de l’Agence France-Presse, de vrais réseaux sociaux éthiques n’existent pas encore. La Commission Écrans les définit comme “fonctionnant selon des principes connus et garantissant l’absence de mécanismes addictogènes et enfermants ainsi que de contenus préjudiciables pour les jeunes”. Des plateformes vertueuses, non addictives et non prédatrices des données et de l’attention de leurs utilisateurs. Marie-Caroline Missir, déléguée générale du think tank VersLeHaut et membre de la commission sur les écrans, appelle à développer des modèles européens de réseaux éthiques et préconise un accompagnement des jeunes et des parents à l’usage du numérique.
Aleteia : Les sénateurs ont remanié la proposition de loi, proposant de distinguer les réseaux “susceptibles de nuire” aux adolescents et les autres. Que pensez-vous de ce revirement ?
Marie-Caroline Missir : Ce n’est pas la première fois que les chambres se penchent sur le sujet de l’accès aux réseaux sociaux. En 2023, le député Laurent Marcangeli avait porté le texte instaurant une majorité numérique à 15 ans. Il y a déjà eu plusieurs tentatives de légiférer qui se heurtent à chaque fois à des difficultés d’ordre juridique. Aujourd’hui le problème est toujours le même. Il y a une forme d’impuissance des pouvoirs publics à aller contre ces plateformes extrêmement puissantes, qui agissent au niveau mondial et ce depuis déjà plusieurs années. L’intérêt des enfants doit primer, et je regrette que cette proposition de loi, telle qu’elle avait été imaginée, qui n’était pas parfaite certes, ait été détricotée au Sénat, notamment sur le volet de l’accompagnement, de la prévention, de la formation qui me paraît extrêmement important. Sur un sujet comme celui-là, il faut marcher sur deux jambes : il y a d’un côté l’action politique, absolument nécessaire pour montrer qu’une nation se soucie de la protection de ses enfants, en dépit des obstacles juridiques, commerciaux et économiques qu’il faudra surmonter, et de l’autre, il y a la prévention, la formation des parents et des jeunes, et la sensibilisation.
Vous plaidez en faveur d’une éducation à un usage raisonné des réseaux plutôt que pour leur interdiction pure et simple. N’est-ce pas prendre le risque de les exposer à des contenus inappropriés, à des rencontres malvenues en ligne, au cyberharcèlement, à l’addiction… ?
Si on prend l’exemple de l’Australie, qui a mis en place l’interdiction des réseaux sociaux à partir de jeunes de moins de 16 ans, des articles récents montrent que cette interdiction ne fonctionne pas. Que ce soient les adolescents qui portent la responsabilité d’adapter les usages via l’interdiction, ce n’est pas suffisant et ce n’est pas satisfaisant. Ce qu’il faut cibler, ce ne sont pas les pratiques des enfants eux-mêmes, mais les responsables de modèles économiques, de captation des données, de captation d’attention. Les plateformes ont tout à fait les moyens de protéger les enfants. Si elles ne le font pas, c’est parce que c’est une manne commerciale. En interdisant l’accès aux réseaux sociaux, on oublie tout un pan de ce qu’est l’adolescence. L’accès à Internet, aux réseaux, est un formidable outil d’émancipation. La sociabilité se construit à l’adolescence, elle se construit aussi sur les réseaux sociaux. Et on peut très bien imaginer avoir des réseaux sociaux éthiques.
L’Europe a été capable de développer une intelligence artificielle plus éthique. Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas pour les réseaux sociaux.
Vous croyez à l’avènement de réseaux sociaux qui seraient vraiment éthiques ?
Oui, donnons-nous cette ambition-là ! C’est ce que nous avons préconisé dans la Commission Écrans, non pas une interdiction totale de tous les réseaux sociaux au moins de 15 ans, mais une interdiction des réseaux sociaux non éthiques. C’est aussi dans ce sens que se dirigeait le Sénat en demandant de dresser une liste de réseaux sociaux éthiques et d’autres qui le sont moins. Je pense qu’on a cette responsabilité en Europe d’imaginer d’autres modèles qui puissent respecter les enfants, les adolescents et les citoyens en général. Il ne faut pas se résoudre à se laisser envahir par des modèles qui ne sont pas les nôtres. L’Europe a été capable de développer une intelligence artificielle plus éthique. Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas pour les réseaux sociaux. Cette rhétorique de l’impuissance qu’on a finalement acceptée est insupportable. Nous avons un modèle en Europe d’exigence humaniste, de respect des droits, il faut que l’on soit capable de se projeter dans un avenir technologique avec des réseaux sociaux éthiques qui puissent répondre à la fois aux besoins de sociabilité des adolescents et proposer un modèle différent de celui de la captation de données.
Comment est-ce que concrètement vous imaginez une éducation à un usage raisonné des écrans ? Est-ce que cela relève du rôle des parents ? De l’école ? Des pouvoirs publics ?
Je pense que dans l’opinion la règle “pas d’écran avant 3 ans” a été bien diffusée, mais il me semble qu’elle nécessite d’être encore mieux connue des parents. Il y a un phénomène sur lequel il faut vraiment attirer l’attention des parents de jeunes enfants, c’est le phénomène de la technoférence. Le fait de ne pas regarder son enfant quand on l’allaite ou qu’on s’occupe de lui, et de regarder son portable, a des conséquences sur le développement de l’enfant. Cela passe par des campagnes de prévention et d’information nationales, par des canaux de communication comme le carnet de santé par exemple. Et puis l’école ne peut pas tout, mais elle peut intégrer, notamment en primaire, un peu plus d’éducation aux médias et aux nouvelles technologies. Je ne pense pas qu’il faille absolument vouer aux gémonies tout type d’éducation au numérique et par le numérique pendant l’enfance. Il existe des contenus qui peuvent être éducatifs et qui sont accessibles via le numérique. Il faut bien se référer aux bornes d’âges qui sont identifiées maintenant et que l’on a rappelées dans le rapport de la Commission Écrans. Et puis être très strict sur l’accès aux réseaux sociaux, puisqu’il faut être doté d’un certain discernement pour pouvoir les utiliser sans phénomène d’addiction.