Claude Roiron

Notre système éducatif reste marqué par des inégalités persistantes au détriment des filles, dès le CP et jusqu’à l’insertion professionnelle. Face à ce constat aussi identifié qu’installé, quelle réponse de l’institution scolaire et quelles actions concrètes pour inverser la donne ?

État des lieux et réponses avec Claude Roiron, Haute fonctionnaire à l’égalité filles garçons au Ministère de l’Éducation nationale.

VersLeHaut (VLH) – Quel diagnostic faites-vous des inégalités entre filles et garçons dans notre système éducatif ?

Claude Roiron (C.R.) – Le diagnostic est mitigé. Les inégalités de genre existent dans l’institution scolaire : elles sont de plusieurs ordres pour les filles et pour les garçons. On peut les pointer sur les résultats scolaires : les filles ont de moins bonnes évaluations en mathématiques dès le CP. Cela se vérifie tout au long du parcours de l’élève : cet écart ne se rattrapera jamais au cours de leur parcours car on va le retrouver au collège et au lycée.

Ces inégalités de genre sont renforcées par les choix d’orientation. Au lycée, les garçons sont plutôt présents dans les spécialités tournées vers les métiers d’avenir et les filières plus rémunératrices, et les filles plutôt présentes dans des filières moins bien rémunérées. Ces distorsions de genre sont très marquées dans les filières technologiques également. Les filles sont présentes à 42% dans la spécialité maths par contre les garçons sont présents à moins de 20% en littérature. Il n’y a parmi les ingénieurs que 28% de femmes, et à l’École des Ponts cela descend à 22% ! Cette année on a très peu de garçons qui étudient les humanités, la littérature, la philosophie. Ce sont aussi des disciplines qui apprennent à être au monde et à penser. C’est donc tout aussi problématique.

Dans les métiers du numérique, les femmes ne représentent qu’entre 9 et 18% des effectifs.

On a en revanche une élévation du niveau de qualification scientifique des filles par le biais des sciences du vivant. Depuis une petite dizaine d’année, elles sont à 67% dans les filières de médecine. Cela permet en effet de concilier l’excellence scolaire et le stéréotype du « Care ». En revanche dans les métiers du numérique, les femmes ne représentent qu’entre 9 et 18% des effectifs sur le cœur du métier de l’ingénierie du métier informatique. Enfin n’oublions pas une autre distorsion de genre. Les garçons sont plus souvent orientés dans la voie professionnelle.

VLH – Comment analysez-vous la persistance de ces inégalités ?

C.R. – C’est une question systémique, liée à l’histoire et à la structuration du système éducatif français, né sur la base des congrégations religieuses et donc séparé. Il faut quand même attendre 1880 pour que soit créé un enseignement secondaire pour les filles.

Cela reste un enseignement très séparé. Il faut attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que l’école devienne mixte. C’est le dernier décret d’application de la loi Haby qui en 1976 institue la mixité à l’école.

En 1959, on crée les premiers collèges publics et en 1963 on crée les premiers lycées mixtes. Cela correspond à une poussée démographique qui oblige à regrouper filles et garçons dans les mêmes bâtiments. Il existe aussi un principe institutionnel qui s’appuie sur l’universalisme républicain. En 1848 on instaure le suffrage universel mais l’universalisme oublie les femmes … qui n’auront le droit de vote qu’en 1945.

Dans l’universalisme républicain, les femmes sont absentes. Cette question est invisibilisée par l’Éducation nationale. Depuis la grande loi sur l’inclusion scolaire en 2005, de grands progrès ont été accomplis et des moyens importants ont été alloués à cette priorité. Sur la question des inégalités de genre en revanche, il n’y a aucun budget, aucun moyens dédiés ! Ces questions n’ont pas été prises au sérieux par l’institution scolaire depuis très longtemps alors qu’il existe une recherche très active depuis 40 ans sur ce sujet.

La persistance de ces inégalités s’explique aussi par son corollaire : on a très peu formé et sensibilisé les personnels à ce sujet ! Je vois bien que lorsque l’on montre des indicateurs genrés, les cadres ne le voient pas car ils ne sont pas formés ni sensibilisés.

VLH – Quelles mesures peuvent-elles inverser la tendance ?

C.R. – Il faut renforcer la formation initiale et continue dans ce domaine, préconiser la labellisation des établissements, et fixer des objectifs cibles. Nous avons désormais un réseau de référents académiques égalité filles garçons très actif depuis 2018. Nous avons développé la labellisation des écoles, des réseaux d’éducation prioritaire, et demain des Académies.

Il faut aussi souligner l’importance et le rôle de la lutte contre les violences sexistes et sexuels : une question qu’on appréhende assez mal dans l’Éducation nationale. Selon une recherche menée à l’Université de Grenoble, 56% des violences sexistes et sexuelles commises dans l’enceinte scolaire. L’EVARS (éducation à la vie affective et sexuelle) est ainsi un outil de prévention contre les violences sexuelles ou sexistes, mais sa mise en œuvre reste à ce jour difficile. S’ajoute la lutte contre toutes les formes de masculinisme : nous avons été récemment saisis à ce sujet par le ministère de l’intérieur.

Enfin, la pédagogie égalitaire doit faire l’objet de formation et d’accompagnement des enseignants : cela concerne la façon dont on transmet les savoirs, ce qui est écrit sur un bulletin scolaire par exemple, la manière dont on répartit la parole en classe quand on sait que les filles ont 30% de moins de temps de parole.

Enfin, il est nécessaire de travailler sur la didactique des disciplines : quelle visibilité on donne aux femmes dans la question de la construction des savoirs ? Nous avons travaillé avec le syndicat national des éditeurs et avec le ministère de la Culture sur ces sujets.

En conclusion, j’estime qu’il faut une obligation de moyens et de formations comme dans les systèmes éducatifs qui progressent en matière d’égalité : c’est le cas en Espagne ou en Suède.

Propos recueillis par Marie-Caroline Missir, déléguée générale