L’égalité entre les femmes et les hommes a été déclarée « Grande cause nationale » du quinquennat. Pourtant, malgré un cadre législatif robuste porté par l’article du code de l’éducation qui investit le service public de la mission de favoriser la mixité et l’égalité, un paradoxe persiste. Si les filles affichent une réussite académique éclatante, elles restent encore largement en retrait des filières stratégiques et des postes de décision. Comment expliquer que l’excellence scolaire féminine se heurte encore, dès les bancs du lycée, à un plafond de verre invisible ?
Le « paradoxe de la réussite » : de meilleures notes, mais des carrières en retrait
Les données statistiques de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) sont sans appel : à chaque étape de la scolarité, les filles devancent les garçons en termes de succès aux examens. Pourtant, cet avantage académique ne parvient pas à se transformer en parité réelle dans les trajectoires professionnelles de haut niveau.
L’observation des résultats aux examens nationaux et des parcours types met en évidence une avance constante des filles en termes de diplomation. En 2024, la proportion de bachelières dans une génération atteint 84 %, marquant un écart significatif de 9 points avec les garçons (75 %). Cette tendance se confirme au niveau du brevet avec un taux de réussite de 89 % pour les filles contre 82 % pour les garçons.
A diplôme égal, les hommes accèdent plus fréquemment au statut de cadre en CDI.
Ce constat révèle une déperdition brutale : à diplôme égal, les hommes accèdent plus fréquemment au statut de cadre en CDI. Comme le souligne la mission du service public de l’éducation, la réussite de tous les élèves est un pilier de la cohésion nationale, mais celle-ci demeure incomplète tant que l’école ne parvient pas à modifier la division sexuée des rôles dans la société.
Le phénomène du « tuyau percé »
Dès le lycée, on observe une ségrégation horizontale marquée par le concept du « tuyau percé » : la raréfaction progressive des filles dans les filières d’excellence scientifique (STEM) à mesure que le niveau de qualification s’élève.
A la rentrée 2025, les filles restaient selon la DEPP “particulièrement sous-représentées” en sciences de l’ingénieur ou sciences informatiques et numériques (respectivement 14,2% et 15%), en éducation physique (32%) et, dans une moindre mesure, en mathématiques (41,8%) et physique-chimie (47,5%). Elles ne constituent par ailleurs qu’un tiers des inscrits en “mathématiques expertes”,enseignement optionnel de terminale, mais 64,1% des élèves en classe de “mathématiques complémentaires”. La proportion d’étudiantes en Classes Préparatoires aux Grandes Écoles (CPGE) scientifiques plafonne à 30%.
Ce déséquilibre n’est pas seulement une question d’équité : il a un coût économique. Le manque à gagner budgétaire est estimé à près de 2 milliards d’euros au détriment des femmes. Plus grave encore, dans un contexte de compétition mondiale sur l’intelligence artificielle et l’ingénierie verte, la France se prive de la moitié de ses talents, mettant en péril sa souveraineté technologique et industrielle.
L’invisibilité programmée : des stéréotypes ancrés dès l’âge de 6 ans
L’École participe, souvent inconsciemment, à la construction d’un monde où les femmes sont marginalisées. Les analyses du Centre de recherche Hubertine Auclert démontrent que les supports pédagogiques agissent comme des vecteurs de stéréotypes dès le Cours Préparatoire (CP). Dans les manuels de lecture de CP, 39 % des personnages féminins sont encore cantonnés à la sphère domestique et parentale. En mathématiques, les manuels de Terminale présentent un ratio d’un personnage féminin pour cinq personnages masculins. Les femmes représentent moins de 4 % des figures historiques de la science citées. En histoire, les biographies féminines restent marginales. Dans certains ouvrages, les œuvres produites par des femmes sont 25 fois moins représentées que celles des hommes.
Dans les manuels de lecture de CP, 39 % des personnages féminins sont encore cantonnés à la sphère domestique et parentale.
Cette absence de « rôles modèles » limite l’horizon des possibles. En ne voyant pas de femmes scientifiques ou créatrices dans leurs livres, les jeunes filles intériorisent l’idée que ces domaines ne leur sont pas destinés.
L’autocensure : le poids invisible du « génie naturel »
Même les élèves les plus brillantes subissent des mécanismes psychologiques limitants. Là où 8 garçons sur 10 s’estimant « très bons en maths » s’engagent en filière scientifique, seules 4 filles sur 10 font le même choix à niveau égal. Ce renoncement s’explique par un stéréotype persistant : le génie scientifique serait une « facilité naturelle » masculine, tandis que la réussite féminine serait le fruit d’un « sérieux » et d’une « docilité scolaire ». Ce sentiment d’imposture est souvent renforcé par les attentes parentales et les commentaires des bulletins scolaires, qui projettent plus volontiers leurs fils vers l’ingénierie et leurs filles vers les métiers du care (soin) ou de l’enseignement.
Le climat scolaire reste un frein majeur. L’enquête Virage-Universités de l’INED révèle que 14 % des étudiantes ont été victimes de violences sexistes et sexuelles (VSS). Le cybersexisme est également alarmant : 11 % des lycéennes rapportent des comportements déplacés, et elles sont deux fois plus exposées que les garçons à des cyberviolences graves.
Rompre enfin avec la politique d’incitation
Pour corriger durablement ces inégalités, l’État doit rompre avec une politique d’incitation. Le système de labellisation « Égalité filles-garçons » évalue désormais les établissements sur leur capacité à transformer les usages (aménagement non sexiste des cours de récréation, pédagogie mixte, essaimage territorial).
Le rapport conjoint IGF-IGESR (Filles et mathématiques : lutter contre les stéréotypes, élargir le champ des possibles, février 2025) marque un tournant vers des mesures volontaristes plus assumées. Les deux inspections recommandent des actions de court terme pour atteindre l’objectif de 40 % de féminisation des filières STEM d’ici 2030.Le rapport préconise des quotas dans les filières STEM : l’objectif est d’atteindre 30 % de filles en 2030, puis 40 % en 2035 dans les filières scientifiques les plus sélectives.
Dès le collège des mesures peuvent être mises en place pour encourager les filles dans les filières scientifiques : mise en place de clubs STEM, concours à parité, classes à horaires aménagés sciences, en priorisant les établissements à faible Indice de Position Sociale (IPS) et en garantissant la parité des effectifs.
Dans l’enseignement supérieur, il est possible de lier les financements publics et les aides (comme le Crédit d’Impôt Recherche) au respect d’objectifs de mixité dans le recrutement et les jurys.
La transformation des mentalités passe par une professionnalisation des acteurs et par un effort significatif de formation. La formation à la “pédagogie égalitaire” pourrait être obligatoire pour tous les nouveaux enseignants et personnels de direction.
La généralisation des “rôles modèles” est également avancée, en systématisant l’intervention de professionnelles en classe et en privilégiant des femmes en début de carrière pour favoriser l’identification.
Pour atteindre ces objectifs, la mobilisation des familles est indispensable via l’organisation de séances d’information spécifiques pour les parents lors des étapes clés de l’orientation, en s’appuyant sur les résultats des évaluations nationales pour objectiver les compétences des filles et lever les réticences familiales.
De l’égalité juridique à l’égalité réelle
L’égalité d’accès est un acquis juridique, mais elle ne suffit plus. Le passage à une égalité réelle exige une mutation profonde de la culture institutionnelle et une rupture avec les approches purement incitatives. Pour relever les défis technologiques de demain, la France doit impérativement mobiliser l’intégralité de ses talents. Il ne s’agit plus seulement de « sensibiliser », mais de corriger les biais structurels qui conduisent à l’exclusion. La question n’est plus de savoir si les filles peuvent réussir mais si notre société est enfin prête à leur laisser toute la place que leur excellence mérite.
Marie-Caroline Missir, déléguée générale
Il faut en finir avec le colonialisme américain des “role models”. On est en France. Pays de l’égalité républicaine. Tu as un cerveau, tu bosses, tu peux y arriver. Fille ou garçon, noir ou blanc. Une fille peut se rêver en Einstein et un garçon en Marie Curie. Cette théorie des role models donne surtout une bonne excuse à tout le monde pour dire que le problème c’est “la société”.
Et sinon, les filles bonnes en math sont moquées et ont moins de valeur de séduction auprès des garçons, qui à l’adolescence et sous le feux de la propagande masculiniste voient d’un mauvais oeil les demoiselles aussi douées qu’eux. Ce n’est pas nouveau. Ajoutons que les métiers scientifiques et de l’ingénierie sont particulièrement peu compatibles avec une vie de famille, que l’ambiance y est hyper compétitive. En enfin, je prendrai au sérieux ce problème le jour où on fera de vraies bonifications pour les garçons qui visent l’excellence par les voies littéraires et les sciences humaines. Il est insupportable de continuer à considérer que les filles se déclassent en choisissant le care ou les sciences sociales. A l’heure où nous détruisons notre planète et notre cohésion sociale, l’excellence c’est d’être en capacité de prendre soin des autres et de l’environnement. Cessons de donner des primes salariales et de regard social à ces mecs qui nous mènent droit dans le mur à coup d’algorithmes. Bravo aux femmes et aux filles d’être les premières résistantes, bravo aux hommes et aux garçons qui sont leurs alliés et savent s’en inspirer. Et bien sûr faisons tout pour que les filles qui veulent faire des sciences puissent le faire dans les meilleures conditions POUR ELLES.
Bravo madame pour votre commentaire auquel je souscris totalement !
J’ai fait des études scientifiques, et je n’ai jamais eu l’impression que quiconque ne m’ai jamais empêché de faire ce que j’avais envie. J’ai également eu 4 enfants, et n’ai jamais eu de rupture dans ma vie professionnelle. Est-ce que c’est difficile ? Oui, probablement.
Est-ce que cela en vaut la peine ? Oui surement.
Est-ce que j’aurais pu ” faire mieux” ? Oui surement aussi, comme nombre de mes anciennes collègues.
Mais la femme garde une certaine place dans la famille et dans la société civile ; et même si les hommes y ont une place de plus en plus importante, une mère reste une mère … et refuser de prendre en considération cela est tout aussi dangereux que de vouloir absolument mettre de la parité à tous les étages.